PRESENTATION

 

La raison mordante d’un théâtre  par Marcel Freydefont

Au confluent de deux rivières, le Jarlot et le Queffleuth, port important de la Manche pendant longtemps, Morlaix, encaissée, s’est développée au fil de ses venelles pour compter aujourd’hui près de 16 000 habitants. Le Pays de Morlaix en compte 65 000 pour 28 communes regroupées depuis le 1er janvier 2000 au sein d’une Communauté d’Agglomération. La particularité de la restauration du Théâtre de Morlaix est d’inscrire dans ce cadre territorial le projet artistique et culturel qui nourrit cette opération.

 

Le don d'un ANGE

 

A la fin du XVIIIème siècle, une salle de spectacle privée existait place Emile Souvestre, rénovée en bonbonnière en 1839 et municipalisée en 1878. Elle était curieusement dite " élisabéthaine". A quoi ressemblait-elle réellement ? Mystère. Seul subsiste aujourd'hui la partie public, la scène ayant été murée. Demeurent les anciens balcons, étraoits, d'un tout petit théâtre qui devait pouvoir accueillir une centaine de spectateurs.

Situé entre la rue de Brest, où se trouve l’entrée publique et l’accès des décors, et la rue Gambetta, plus haute, pour l’entrée des artistes, le théâtre actuel a été construit au cœur du centre ville, sur l’emplacement de la Sous-Préfecture, grâce au Comte Paul Ange de Guernisac, qui avait légué à la Ville une partie de sa fortune – 320 000 francs-or - afin que soit construit un théâtre digne de ce nom. On connaît la formule de l’architecte César Daly en 1865 : le théâtre est « le complément monumental de toute ville civilisée de quelque importance ». Depuis 1865, Morlaix est reliée à Paris par le rail. Les arches d'un viaduc haut de 58 m et long de 284 m dominent la ville. Le chemin de fer amènera Mounet-Sully et les Comédiens-Français pour l’inauguration du théâtre. 

Clés en main

 

Le marché est confié le 20 juillet 1886 à une maison spécialiste de la construction de théâtres "clés en main", la Maison Henri Diosse et Fils, installée à Lyon et Paris. Ces "entrepreneurs de spectacles", réalisaient la conception entière d’un théâtre ou la maîtrise d’œuvre complète de la cage de scène, charpente, machinerie et décors compris. La Maison avait fourni les Théâtres de la Rochelle, de Brest… et venait d’achever en 1881 à Lyon la reconstruction du Théâtre des Célestins détruit par un incendie. Théodore Charpentier (1828-1902), était l'architecte associé aux Diosse. Morlaix lui fut confié. Les travaux, débutés en 1887 s’achevèrent efficacement douze mois plus tard, respectant les termes du marché. Le Théâtre, d'une capacité de 600 places, avait coûté 305 695 francs et était inauguré le 14 avril 1888.

 

Une salle à la française en Bretagne

 

Sur une parcelle difficile en parallélogramme, le plan de Charpentier s’avère rigoureux et très adroit. La façade est sobre, assurant une expression urbaine monumentale tout en respectant la position sur la rue de Brest. Quelques longs emmarchements à l’entrée, un balcon avec balustres au premier étage donnant sur la baie centrale du foyer, surmontée d’un fronton en tympan orné d’une sculpture représentant l’Harmonie, due à Jean-Baptiste Daniel-Dupuis (1839-1899), graveur de médailles et de monnaies, gendre de Charpentier, expriment une discrète théâtralité sans effaroucher le chaland et sans rompre l’alignement. La salle a la même rigueur de composition et est établie sur un demi-cercle laissé ouvert qui libère une ouverture de scène appréciable (8 ,50 m). Le premier balcon est en corbeille avec des loges de fonds. Le second balcon est astucieux, car il intègre un troisième niveau – le paradis – sans rompre son effet d’amphithéâtre. Le raccordement des balcons à l’arc du cadre, comme l’effet de perspective architecturale peinte au plafond, affermissent l’élan solide de cette architecture Beaux-Arts, plaisante sans être mièvre, passant des tons de rouge rehaussés d’or au parterre et à la corbeille, au bleu du ciel de la coupole.

 

Fermé au public en 1996 en raison de son état de vétusté, le théâtre est classé Monument Historique en 1998, y compris sa cage de scène et ses machines, la Commission Supérieure des MH considérant que « la conservation du théâtre municipal de Morlaix présente, du point de vue de l’histoire et de l’art, un intérêt public, en raison de son caractère d’exemple typique des théâtres à l’italienne de la IIIème république, l’un des rares à avoir conservé son aspect intérieur et ses dispositions et mécanismes d’origine. » (…) La restauration à l’identique de ce lieu, est décidée tout en prenant en compte les nécessaires aménagements pour pouvoir en faire un lieu de diffusion du spectacle vivant contemporain.

 

Un bel équilibre

 

Cette décision n’a pas manqué de mettre en tension des préoccupations qui pouvaient se révéler contradictoires, entre valeur monumentale et valeur instrumentale. Confiée  à Daniel Lefèvre, ACMH, l’étude préalable remise en 1997 risquait dans un souci poussé d’authenticité d’enfermer l’édifice dans son histoire. La relation instaurée avec Thierry Guignard, le scénographe, permit de trouver un bel équilibre. La question de la pente de la scène et des dessous de scène est exemplaire à la fois des tensions potentielles et des solutions sereines qui furent apportées. Tout en agissant d’une façon qui puisse être réversible, la pente du plateau a été supprimée sans altérer les dessous et tout en les rendant accessibles au jeu par un détrappage. Egalement, si le gril en bois et ses tambours à structure de fer ont été maintenus en situation, mais hors d’usage, cela  a été fait tout en intégrant dans le gril de façon discrète des chemins de moufles qui permettent un équipement moderne satisfaisant.

Au final, la restauration de ce lieu est exemplaire (…) bel outil pour une programmation ambitieuse et attentive.

Article extrait de la revue AS - Actualité de la scénographie n° 127 – janvier 2003